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Meknès, "cité interdite"
Vu par Jean-Pierre
Péroncel-Hugoz
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La célèbre porte de Meknès "Bab Mansour"
Photo : OMARI Ahmed
Le nifé de la capitale du Zehroun,
son point modal, là où l'énigme de Meknès
vous fait bourdonner les oreilles,
c'est peut-être cette simple voie asphaltée de quelques
centaines de mètres, souvent déserte, courant tout droit vers Bab-Rih,
entre deux hauts et vieux remparts sans ouvertures.
On n'est pas censé savoir que, derrière l'un de ces murs, le
jardin des Sultans
maintenant recèle, c'est le mot, un golf tout bête. A deux pas,
le Méchouar royal
conserve toute l'opacité souhaitable, comme ces mosquées
providentiellement fermées aux non-musulmans, et d'ailleurs quasi
introuvables dans le dédale médinéen.
Au creux de ce double rempart, on se croirait en Chine, dans un mélange
de Cité interdite et de Grande Muraille. A Pékin ou au Jehol,
l'ex-empire du Milieu rejoint d'ailleurs parfois l'Empire
chérifien, avec leurs mêmes parois
d'argile lissées à main d'homme, boiseries rouge anémone et faïences
jaune acide. Sans parler des yeux berbères bridés...
Impression inédite, en revanche – ou alors, là, il faudrait
convoquer les palais équestres de Chantilly
ou de Versailles –, dans les
colossaux entrepôts et écuries de Moulay
Ismaïl (1646- 1672-1727), le Sultan-Soleil
qui demanda la main d'une fille de
Louis XIV, laquelle craignit la
concurrence de dizaines et plus d'autres "reines"...
Plus tard, sous Mohamed III,
une demoiselle corse, Davia
Franceschini (née en 1756), eut
moins de scrupules et se targua d'être "l'impératrice de
Maroc, égalant Marie-Antoinette"...
Sous la centaine d'arcades géantes "à la grandiose
architecture barbare" (Jules Roy) et dont chacune pourrait
fournir un arc triomphal, croissent aujourd'hui ronces et ricins ;
on y abritait jadis les 12 000
destriers de Sa Majesté alaouite,
deux palefreniers au moins par monture et des pyramides de foin et
grain jusqu'aux plafonds. Lorsque Delacroix, vers 1830,
accompagna ici l'ambassadeur de France et y croqua Abderrahmane
Ier, descendant d'Ismaïl, pour le
plus grand profit, de nos jours, du musée toulousain des
Augustins, Meknès
avait encore belle allure, malgré séisme et défaveur.
Le protectorat français (1912-1956) devait sauver le périmètre
impérial en dessinant un spacieux et arboré quartier neuf sur
l'autre rive de l'oued Boufekrane, où le roi actuel du Maroc
vient de construire une mosquée palatiale splendidement couverte
de tuiles vertes. A l'instar de la beaucoup plus modeste coupole
de Sidi-Aïssa,
littéralement "Saint-Jésus" (mais
rien à voir avec le Christ), qui, le
long de la médina, attire les fidèles
de la confrérie panmaghrébine aïssaoua.
Ces pèlerins, dont certains sont prêts à se soumettre à des épreuves
sanglantes en l'honneur de leur fondateur, prédicateur populaire
d'il y a quatre cents ans, font jaser
les dévots bourgeois musulmans de Fès ou de Rabat,
enclins, eux, à parler de "pratiques quasi païennes autour
de ce marabout...".
L'agglomération meknassi
compterait en 2003 pas loin d'un million d'âmes, soit dix fois
plus qu'en 1700,
où la population locale coexistait avec 25
000 captifs chrétiens. La mini chapelle
Notre-dame de l'Olivier,
où entendent à présent la messe les quelques catholiques résidant
encore à Meknès, est organisée autour d'une modeste statue de
la Vierge, en thuya, que priaient les prisonniers du
XVIIe siècle. Le temps a passé
aussi sur les massacres de civils
européens commis soudain, ici, en octobre 1956,
dans un accès d'ultra nationalisme chauffé à blanc par l'interception
française de l'avion chérifien transportant vers Tunis cinq
chefs de l'insurrection algérienne, dont Ahmed Ben Bella.
Du coiffeur au taximan, du sous-lieutenant dans l'armée de l'air
à l'agronome formé au Québec,
les Meknassis
font de nos jours assaut de francophilie, d'europhilie, tout en
continuant, il est vrai, à professer le plus vif patriotisme
local. Un boulanger vous prend par le coude afin de vous montrer,
ruelle Faidherbe,
la maison natale de Michel JOBERT
(1921-2002), "pied-noir
marocain et fier de l'être",
sur laquelle Hassan II
fit apposer une plaque laudative du vivant de feu le ministre
souverainiste de Pompidou et
Mitterrand.
Au pied des ruines latino-berbères
de Volubilis, au cœur même du djebel
Zerhoun, le voiturier agit de même
pour vous faire apercevoir, dans une oliveraie proche, "la
petite ferme des parents de M. JOBERT".
Toute bonne bibliothèque, par ici, renferme La Rivière
aux grenades, roman autobiographique
nord-africain du futur champion de l'indépendance française face
à Washington.
Une décolonisation douce a permis, autour de Meknès,
de conserver et même d'étendre les vignobles, car, à cause
essentiellement de la consommation touristique, le Maroc a dû
importer jusqu'à des crus de Tunisie,
Ibérie, Californie et Australie. Brahim
Zniber, fils d'un quincaillier de Sidi-Kacem
(Petit-Jean) et nouveau "roi du
vin marocain", patron notamment
des Celliers de Meknès,
d'où sort le capiteux rouge "coteaux de l'atlas",
s'attache toujours les services d'œnologues français de premier
ordre afin de conférer "la touche suprême" à sa cave.
Laquelle se fournit, s'il vous plaît, en barriques "pur
rouvre de Tronçais" (Allier).
La reconsécration de Meknès
à Bacchus,
aussi discrète qu'insolite en terre d'islam, se joue ce printemps
en ses murs mêmes, qui accueillent, avec en sus une participation
maghrébine, les trois cent cinquante participants au 43e
Congrès des œnologues français,
tenu pour la première fois hors de l'Hexagone, sans oublier les
Vinalies qui traditionnellement accompagnent cette manifestation.
La France reste le principal importateur de bonnes bouteilles du
Maroc, dont l'appellation d'origine contrôlée coteaux de l'atlas,
première du genre dans le royaume, ne remonte qu'à 1998.
Sans se presser, aimant qu'on soit patient, qu'on ne la brusque
pas, Meknès,
après ses sultans, son saint et ses vins, fourrage encore en sa
besace maroquine puis vous demande si vous prisez le piano. Le
piano ? Autant demander s'il apprécie la danse du ventre à un
Esquimau de passage à la terre Adélie... "Parce qu'ici nous
sommes la métropole arabe du piano, car nous y avons France
Clidat !" France Clidat ?
"Ben oui, "Mme Liszt",
comme M. Lompech
dans Le Monde la surnomma, mais c'est vrai qu'elle est peut-être
plus prisée au Japon,
en Russie...
ou au Maroc
que sur sa terre natale..."
Nantaise de
naissance (contrairement à ce que croient les Meknassis
(qui la veulent native de chez eux), Parisienne de formation
musicale, mais ayant des liens familiaux en Afrique du Nord, Mme
Clidat "coupdefoudra" pour Meknès,
où l'avait attirée une de ses meilleures élèves, Ghizlane
Hamadi. En présidant, après un récital
solo, le jury du Concours international pour jeunes pianistes,
dont les cinq premières éditions se sont déroulées à Meknès,
France Clidat
a donné un sacré coup de fouet à cette épreuve qui a attiré
en 2002 deux cents pianistes en herbe d'une vingtaine de nations
des cinq continents et suscite toute une bienfaisante agitation
culturelle à Meknès
et dans le reste du Maroc.
Du coup, Jet d'eau à la Villa d'Este,
Murmures de la forêt ou Soirée de Vienne,
de Liszt,
ou bien les Polonaises de Chopin
ont vite fait le tour des ondes marocaines, tant il est vrai que
la musique classique est universelle. Il faut parfois venir jusque
chez Ismaïl le Grand pour s'en rappeler, à Meknès,
où c'est Lalla Mériem,
une authentique descendante du sultan
bâtisseur, qui patronne désormais
le premier prix de virtuosité du piano. "Il ne reste plus
qu'à voir pousser chez nous un compositeur qui créera Nuit dans
les jardins du Maroc
pour que Meknès
retrouve vraiment son lustre d'antan...", souhaitait un mélomane
meknassis.
En tout cas, les fines bouteilles du cru pour fêter ce jour-là
attendent déjà dans les caves du Zehroun...
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz pour lemonde.fr
Proposition, conception et édition : OMARI
Ahmed
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