Nos élèves
apprennent dans leurs manuels une histoire tronquée, mythifiée du
Maroc. Face à des séquences où l’occultation est flagrante, des
spécialistes de renom nous aident à rétablir la vérité. Pour l’Histoire,
la vraie.
Un manuel d’histoire n’est pas fait pour révéler toutes les vérités
aux élèves. Il n’est pas fait non plus pour leur raconter des
histoires. Certes, un ouvrage de classe censé vulgariser et
transmettre toute l’histoire d’un pays, simplifie les périodes,
gomme les nuances, passe outre les détails. Il participe, forcément, à
consacrer des mythes nationaux. Mais entre livrer des vérités
partielles et occulter des vérités nécessaires, il y a un pas que
le Maroc a allégrement franchi. Le souci de mystifier est excessif
chez nous, parce que le passé permet de mieux contrôler le présent
et le discours historique aide à légitimer le pouvoir. Mais est-ce
une raison pour livrer au Marocain de demain une version biaisée de
son passé, qui ne tienne pas compte de ses origines, résistances,
dissidences et autres révolutions ? Au vu des derniers manuels en
date et des occultations majeures qui y persistent, on a toutes les
raisons de croire que l’État est coupable. Le ministère de l’Éducation
nationale établit des critères qui limitent fortement le champ de
la vérité historique à mettre à la disposition des élèves. Il
confie à des inspecteurs, déconnectés de la recherche
universitaire, la tâche ardue d’éditer les manuels. Il ne jette
pas les ponts avec les historiens, susceptibles d’apprécier
scientifiquement l’effort des auteurs. Il confie à de simples
cadres, peu à même de juger la justesse du propos historique, la tâche
purement administrative de valider les ouvrages. Enfin, il édite
des manuels avec des chapitres idéologiquement orientés, des zooms
sur des événements triés selon leur degré de gloire, sans mise
en contexte aucune pour en relativiser les faits. Face à une telle
mascarade, nous avons interrogé des universitaires de renom sur des
séquences tronquées à souhait, pour rétablir la vérité. Et
pointer du doigt les mensonges.
Préhistoire
et antiquité
Officiellement,
les Marocains n’ont pas d’origine identifiée
"Les premiers habitants du Maroc sont des Berbères. Ils sont
venus du Yémen et de Syrie, via la Nubie et l’Égypte". Le
Maroc officiel, n’ayant plus un faible pour l’idéologie
panarabe, ce gros mensonge ne figure plus dans nos manuels
d’histoire. À la place, rien n’est dit sur les autochtones du
pays. Omission volontaire ou manque de preuves scientifiques ?
En fait, ils
sont de l’Atlas, de Nubie et d’Europe
Les sites rupestres permettent d’attester, aujourd’hui, que les
"pasteurs éleveurs de bœufs" étaient déjà à l’époque
néolithique des Berbères. Les recherches prouvent aussi que l’écriture
libyque (ancêtre du tifinagh), repérée dans l’Atlas et
l’Anti-Atlas, date de 3000 ans. D’où viennent donc nos ancêtres
les Imazighen ? D’Europe ? Du Sahara ? De l’Orient ? Les
historiens les plus scrupuleux n’excluent aucune des trois pistes.
Il s’agit d’un mélange : des habitants sédentarisés, dits les
"paléo Berbères", auxquels s’adjoignent deux groupes
venus de la Méditerranée orientale, les uns blonds car transitant
par l’Europe et les autres noirs métissés, provenant de Nubie et
d’Afrique orientale. Les Maxyes qu’évoque Hérodote comme
habitants de l’Afrique du Nord au 5ème siècle Av. J-C ne sont
autres que des Imazighen. Il décrit même le troc muet qu’ils
effectuent avec les Carthaginois au-delà des colonnes d’Hercule.
Les preuves ne manquent pas pour attester d’une civilisation berbère
sempiternelle. Alors pourquoi occulter cette question des origines ?
À partir du
12ème siècle av J-C
Officiellement,
les Imazighen ont résisté aux invasions
L’élève de première année de collège apprend que le Maroc
antique était un carrefour de civilisations. Que les Phéniciens et
les Carthaginois (12ème s. Av. J-C - 1er s. Ap. J-C) ont atterri au
Maroc pour des raisons purement commerciales et n’ont eu qu’une
influence culturelle sur les Imazighzen. Et que les Romains (1er - 4ème
s. Ap. J-C) ont fini par occuper la Maurétanie tingitane
(comprenant le nord du Maroc), mais ont buté sur la résistance
farouche des dynasties amazighes, surtout les Bacchus, qui régnaient
sur le Maroc, dans ses frontières actuelles. Ainsi, donc, les
Imazighen sont réhabilités par l’histoire. Mais étaient-ils si
résistants que cela ?
En fait, ils
ont été envahis à plusieurs reprises
Dans les manuels coloniaux, les Imazighen sont décrits comme un
peuple "frappé d’une inaptitude congénitale à l’indépendance",
dixit Charles André Julien. L’image qui était véhiculée, pour
justifier le Protectorat, est celle d’une "cascade
ininterrompue de dominations étrangères". Où se situe la vérité
historique ? Il y a eu, certes, une période antérieure aux
invasions, où une dynastie maurétanienne régnait. Depuis le 7ème
siècle av. J-C, il y a eu une série de colonisations, plus ou
moins partielles et peu contestées par les Imazighen. Lixus et
Mogador ont été soumis aux Phéniciens. Les Carthaginois ne se
contentaient pas de commercer avec nous, mais occupaient plusieurs
de nos villes côtières. Venons-en aux Romains. Ils ont occupé le
triangle Rabat - Tanger - Oujda. Certes, le meurtre de Ptolémée,
fils de Juba, par Caligula, prouve qu’il y avait des velléités
d’indépendance chez nos amazighes. Certes, le mot Arrumi, a
d’abord été brandi par les Imazighen pour désigner les Romains
avec mépris. Mais bien avant la colonisation datée au 1er siècle,
des rois maurétaniens étaient des vassaux de Rome, Juba II a même
été adopté par les Romains et l’un des rois de la dynastie
Bacchus (établie au Maroc) a livré sans scrupule son rival algérien
Jugurtha à Rome - nos voisins nous en veulent encore. Cinq siècles
plus tard, nos colonisateurs ont rebroussé chemin. Peut-on parler
de décolonisation ? Plutôt "déromanisation". Les
historiens précisent que le Maroc d’alors était d’un enjeu
mineur pour Rome. Ce qui arrive, après, et que les manuels gomment
complètement, montre que la thèse des "invasions
successives" n’est pas tout à fait farfelue. Après 40 ans
de Vandales, les Byzantins ont pris le relais du 4ème au 7ème siècle.
Malgré leur présence effective, confinée au Détroit, ils ont eu
le temps d’essaimer des églises dans le pays profond (Aghmat,
Ribat Chakir, etc.). Mais la christianisation n’a touché que
certaines villes. Les campagnes, plus résistantes, sont restées
juives ou païennes. Mais tout cela, nos élèves ne le sauront pas.
8ème - 10ème
siècle
Officiellement,
les Idrissides ont fondé un État islamique
L’élève fait une trêve, durant la majeure partie de la première
année de collège, apprenant les bases de l’État islamique, le
califat et l’apport des croisades. L’année d’après, il
entame son cours d’histoire par l’avènement de l’État
Idrisside musulman à Volubilis puis à Fès. L’accent est mis
d’emblée sur le document de la bey’a et de longs passages sont
alloués à la place prépondérante de Fès, comme capitale
spirituelle et antenne de l’islam médiéval. Et les aléas de la
conquête ?
En fait,
certaines principautés leur ont échappés
La conquête islamique n’a pas été de tout repos. L’Orient est
en pleine crise de califat entre Ali et Moaouiya. Moussa Ibn
Noussaïr,
administrateur d’Ifriqia (actuelle Tunisie), arabise la société
amazighe du Maghreb occidental, impose des impôts au profit de la
capitale de l’empire musulman et recrute des esclaves pour mener
sa guerre contre les Imazighen irréductibles. En réaction, le
Maroc devient un refuge de kharijites (forme de dissidence
religieuse). L’arrivée des Idrissides est rendue possible par la
volonté de Damas d’accéder au Maghreb via la Méditerranée,
afin de contrecarrer la Byzance chrétienne. Idriss Ier est établi
en 788 comme "commandant de culte, de la guerre et des
biens". Il est d’obédience zaïdie (chiite modéré) et doit
se battre contre le sunnite Haroun Rachid, qui finira par
commanditer son meurtre. Sur place, même son fils, Idriss II, ne
pourra pas venir à bout de la principauté des Berghouata, établie
au pays de Tamesna (entre Salé et Azemmour). Ces Imazighen développaient
une religion mi-musulmane, mi-chrétienne, empreinte de paganisme et
refusant de céder à l’arabisation forcée. Leur république a
survécu jusqu’en 1148, sous les Almoravides. À l’époque, ces
"hérétiques", devenus pieux, avaient même une ambassade
à Cordoue. À partir du 10ème siècle, un mouvement similaire, des
Lghmara, s’est insurgé contre "l’esclavagisme des
Idrissides". Mais la dynastie idrisside ne souffrait pas
uniquement de l’opposition autochtone. Même des concurrents venus
d’Orient lui contestaient sa suprématie. Ainsi, à Nakour au Rif,
un État concurrent, fondé par Salih, a survécu jusqu’au 11ème
siècle. Et à Sijelmassa, une principauté kharijite, menée par
les Bani Midrar, était aux aguets. Nul besoin de rappeler qu’après
la mort d’Idriss II en 829, ses successeurs se sont longtemps
combattus.
12ème siècle
Officiellement,
Mahdi Ibn Toumert était un saint
Le fondateur de la dynastie almohade est mis en parallèle par les
auteurs du manuel avec le sultan almoravide, Youssef Ibn Tachfine,
pour sa bravoure. Il est présenté comme un homme du Souss,
descendant du prophète, connu pour sa dévotion et sa science en
matière religieuse, acquise en Orient. D’abord guide spirituel,
reclus dans la montagne, il avait invité les gens à lui faire allégeance
et ouvert la voie à une dynastie de califes. Presque naturellement.
En fait,
c’était un zélote fanatique
"Mahdi" n’était pas son prénom, mais son titre prophétique.
Ibn Toumert était allé vers 1115 à Bagdad et Damas s’initier à
la doctrine achaarite, orthodoxe. Il en est revenu tel un pur bigot.
Traversant plusieurs villes marocaines pour trouver, enfin, refuge
à Aghmat (près de Marrakech), il plaide un retour à l’islam des
origines, interdit la mixité, en veut aux hommes qui portent des
tuniques qui les féminisent, s’insurge contre les femmes du
prince qui ne sont pas voilées et s’en prend au malékisme en
vigueur. Se comportant d’abord comme imam, il est convaincu que le
tawhidisme (unification de la foi, à l’origine de
l’appellation, Almohades) doit devenir une morale imposée à
tous. S’adressant en berbère à son auditoire dans les montagnes,
il compose à partir de la mosquée de Tinmel d’où il agit, un
groupe de dix adeptes puis un cercle de cinquante sympathisants, et
déclenche une opération de purification morale au sein de la société.
Pour les Almohades dont il est le fondateur spirituel, seuls les
adeptes de l’almohadisme sont d’authentiques musulmans, les
autres ont un islam suspect et sont tout simplement les
"serviteurs" de cette dynastie de califes. Les premières
cibles d’Ibn Toumert et de ses successeurs, sont les soufis et les
juifs. Les premiers, dont Abdeslam Ibn Machich, Moulay Bouchaïb ou
encore Abou Abbas Sebti, prônent l’égalité des croyants et se
tiennent à l’écart, refusant tout contact avec le pouvoir. Quant
aux seconds, ils sont obligés à se convertir et à porter des
habits distinctifs en noir pour ne pas passer inaperçus. Le Maroc
n’avait pas connu, jusqu’alors, de régime aussi fanatique.
13ème - 16ème
siècle
Officiellement,
les Mérinides ont perdu le jihad
Après avoir appris combien étaient vaillants les Almoravides et
les Almohades et apprécié (bon point) le rationalisme d’Ibn
Rochd, le jeune élève découvre que leurs successeurs, les Mérinides,
avaient moins de poigne. La dynastie est étudiée sous le prisme de
"la chute de l’empire marocain", avec un intitulé
religieusement orienté, "le recul du jihad". Les premiers
rois, surtout Yacoub, qui a tenté de relancer la conquête en
Andalousie, sont mis en valeur. Quant aux autres, régnant près de
trois siècles, pourtant, ils passent inaperçus. Seul compte leur
intérêt pour l’architecture. Comme s’il s’agissait d’une
consolation culturelle.
En fait, ils
ont façonné le Makhzen d’aujourd’hui
L’histoire officielle semble en vouloir aux Mérinides de ne pas
avoir réussi à s’imposer aux impies. Or, la reprise en main de
l’Andalousie par les chrétiens a été balisée par la défaite
des Almohades dans la grande bataille de Las navas de Tolosa (1212),
que l’on compare à un Waterloo médiéval. Cette question occulte
l’apport essentiel de la dynastie des Mérinides, des éleveurs
qui n’ont pas de dogme et s’avèrent être très pragmatiques.
Au fil des sultans, ils jettent les bases du royaume chérifien.
Première pierre angulaire, l’alliance avec les zaouiyas, la réhabilitation
des marabouts et principalement celui de Moulay Idriss. Le révisionnisme
des Idrissides permet de réécrire l’histoire du Maroc de manière
à glorifier la genèse de l’État islamique. Le chérifisme est
aussitôt érigé en valeur suprême. La descendance du prophète,
en source de légitimation. Le malékisme, en culte officiel du
pays. Au-delà de l’aspect architectural, les médersas se développent
et les premiers mellahs accueillant les juifs sont conçus. C’est
l’époque où Ibn Khaldoun observe la société et l’État. En
trois siècles, les Mérinides ont connu des hauts et des bas, ont
reconquis l’empire perdu, mais ont également connu une fin sans
éclat, coïncidant et subissant avec la reprise en main de la Méditerranée
par les Ibériques, depuis 1415.
15ème - 16ème
siècle
Officiellement,
les Ibériques ont envahi Sebta et Mellilia
En l’absence de détails majeurs sur la fin des Mérinides, l’élève
apprend furtivement que les Portugais ont été saisis, durant le 15ème
siècle, d’une fièvre possessive qui les a amenés à envahir
toutes les côtes marocaines. Il saura les dates d’annexion des présides
du Nord, (Sebta en 1415 et Melillia en 1497). On lui dira que la fin
des Mérinides n’était pas glorieuse, mais on insistera sur
l’arrivée salvatrice des Saadiens. Mais il ne saura jamais
pourquoi des villes occupées par les Portugais ont été revendiquées
aux Espagnols.
En fait, le
Makhzen était divisé et faible
Lorsque les Portugais s’emparent de Sebta en 1415, ils agissent à
partir de deux villes phares, Grenade et Tunis. Les Mérinides sont
en déconfiture et ne maîtrisent qu’un semblant d’État à Fès.
Lorsqu’en 1497, Mellilia tombe, à son tour, dans l’escarcelle
portugaise, les Ouattassides, faibles sultans arabes s’il en est,
ne peuvent freiner l’élan de la Reconquista. La preuve, des
forteresses sont érigées tout au long de la côte atlantique.
Mellilia puis Sebta ont été acquises par l’Espagne
contractuellement, en 1556 et 1580 (date de la réunion des deux
couronnes de la péninsule). Plus tard, cinq sultans ont
successivement signé des traités de paix et de commerce avec les
Espagnols, s’engageant à défendre les présides de toute attaque
des autochtones du Rif. La défaite marocaine lors de la guerre de Tétouan
(1859) a constitué la dernière tentative spectaculaire de récupération
des enclaves par la force. La rétrocession de ces deux présides
n’a jamais été à l’ordre du jour, depuis. Aujourd’hui, à
l’entrée de Mellilia, un panneau indique que cette ville est
"espagnole 18 ans avant le royaume de Navarr
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